2008

ARTE: Le pianiste russe Vladimir Stoupel signe l’une des meilleures intégrales des Sonates de Scriabine. Une lecture qui fera date.
Mathias Heizmann - 09. Septembre 2008


Pour se lancer dans une intégrale des Sonates pour piano de Scriabine, il faut une bonne dose d’audace et une liberté d’esprit peu commune. Ce n’est pas tant leurs difficultés techniques qui posent problème, mais plutôt leur caractère changeant, leur absence d’unité stylistique. Entre le romantisme tardif de la première Sonate (1892) et la dimension mystique des cinq dernières (1911-1913), il n’y a pas grand lien. Tout comme Schoenberg, Scriabine abandonnera progressivement l’ancien langage (la Sonate n° 4 sera la dernière œuvre officiellement tonale) pour chercher son salut sur de nouvelles planètes.

Il faut encore dire une chose : malgré ses écarts stylistiques, la musique de Scriabine conserve une identité particulière, un climat tout à fait singulier : on a entendu ici ou là parler de volupté, d’enchantement, de rêve, d’expressivité ou de lyrisme. Ce n’est certes pas faux ! Après tout, en bon héritier des romantiques, Scriabine se projetait corps et âme dans sa musique et l’on voit mal comment il aurait pu s’adonner à une simple recherche formelle.

Bien au contraire, le piano s’offre à lui comme un espace fondamentalement expressionniste. Les commentaires couchés sur ces partitions ou les sous-titres qu’il donne à ses compositions ne sont pas à prendre à la légère : Messe blanche (Sonate n° 7), Messe noire (Sonate n° 9), musique « cauchemardesque, obscène, impure, malfaisante » (Sonate n° 6), la musique chez lui a vocation à se transcender, à prendre en charge ce qui échappe à la rationalité et se formule à peine. De ce point de vue, jouer l’intégrale des Sonates permet de mieux saisir cet aspect de la musique. Être confronté à l’évolution d’un style et suivre le chemin d’une vie permet aussi de repérer ce qui, d’œuvre en œuvre, tient lieu de point de repère : la fascination pour le caractère sensuel de la musique et son mystère essentiel. Que ces deux pôles soient en réalité reliés n’est pas une surprise : car ce que la musique de Scriabine prend en charge, c’est précisément ce qui échappe au monde des images, le désir et la peur irraisonnés des espaces infinis.

L’intégrale de Vladimir Stoupel est sans doute l’une des plus abouties que l’on connaisse et, à ce titre, l’une des plus difficiles à commenter. La réussite de ce triple album tient au refus du pianiste à se laisser entraîner dans les clichés musicaux qu’une approche superficielle de l’œuvre de Scriabine peut suggérer. Son travail a plus à voir avec le geste d’un peintre qu’avec celui d’un pianiste romantique exprimant sa passion dans un déluge de notes. Dès lors, la musique de Scriabine redevient cet espace mouvant que l’on peine à saisir. Une fresque ? Peut-être. Mais éclairée par un ciel d’orage traversé d’éclairs…